Je lui donnais rendez-vous
C’est étrange. Ce matin, je me suis réveillé avec cette image d’un rêve : ma mère, tout sourire, dans le cadre de porte de la maison.
Cela m’a rappelé les marches que je faisais durant les mois suivant son départ. Le soir, j’aimais sortir avec mes écouteurs sur les oreilles et écouter trois pièces de Max Richter
Cliquer pour écouter les pièces suivantes:
Le froid faisait craquer la neige sous mes pieds. Les lumières de la ville et de la lune éclairaient les arbres. La musique, le paysage, mes pas : tout se réunissait pour me permettre de vivre un moment de retrouvailles.
Il me semble vous entendre : mais quelle est cette idée de donner rendez-vous à un être disparu près d’un arbre ?
Pour moi, c’était un des plus beaux moments de ma journée. Je me donnais le droit de laisser mon imaginaire me guider vers un arbre et de la voir apparaître derrière, avec son immense sourire.
Je vous le dis, j’ai vécu de grandes joies près de cet arbre. De la peine aussi. J’y trouvais une continuité.
On a tous notre façon de réagir au départ d’un être cher. Celle-ci était la mienne. Il y en a bien d’autres. Et il y a la vôtre.
Aujourd’hui, 764 jours après son départ — deux ans, un mois et quatre jours —, il m’arrive encore de retrouver cet état en marchant avec cette musique. Quand j’ai quelque chose à lui jaser, à méditer, ou simplement après avoir travaillé au projet toute la journée.
Dès avant son départ, je sentais que je ferais un projet. Je ne savais pas encore quelle forme il prendrait, mais j’avais besoin de cette continuité : comprendre, vivre mon deuil et garder une place pour ce lien entre nous. Je voulais aussi partager ce que je traversais, lui donner une voix pour que mon expérience puisse, modestement, accompagner celle des autres.
Aujourd’hui, ce projet est devenu un livre en cours, Je n’en aurai plus besoin. Je retourne aux photographies, je reprends les textes, je cherche comment les faire dialoguer. Certaines journées me ramènent à la peine. D’autres me font retrouver un sourire, un souvenir ou quelque chose de ce qu’elle m’a transmis.
Ce travail de création m’a permis de découvrir des choses sur moi et de m’ouvrir davantage aux autres, d’écouter et d’accueillir ce qu’ils vivent à leur tour. Il me permet aussi de dire encore : « C’est difficile. » J’aimerais que ce livre donne à d’autres la permission de le dire, eux aussi. Il ne s’agit pas de faire durer la souffrance, mais de lui faire une place et de s’accompagner dans ce que l’on traverse.
Le travail du livre me procure aussi de la joie dans cet événement qui a bousculé mes frontières. Il me donne envie de créer et de poursuivre, même lorsque je mesure tout ce qu’il reste à faire. J’y vois des signes qui m’encouragent à continuer, comme si ma mère me poussait encore.
Pendant mes marches, je lui donnais rendez-vous près d’un arbre. Avec le livre, ces rendez-vous prennent une autre forme.
En travaillant à ce projet, je mesure aussi tout ce que son départ a changé dans ma vie. Le téléphone ne sonne plus comme avant. Son message n’arrive plus sur la tablette. Après quelque temps, les gens demandent moins souvent comment on vit cette absence. Il arrive même qu’on nous suggère de passer à autre chose.
Tout devient silence.
On perd des habitudes, un rôle, une sécurité. À l’intérieur, c’est parfois le chaos : un désordre qui réclame de nouveaux repères. On voudrait que tout se replace rapidement. Mais non… c’est long, c’est long.
Nous sommes cinq enfants. Nous avons perdu la même mère, mais chacun avait avec elle une relation différente, des souvenirs et une histoire à soi. En ce sens, chacun de nous a perdu une mère différente. Chacun a traversé son départ à sa façon, à son rythme.
Et pendant que chacun cherchait ses repères, nos places dans la famille bougeaient elles aussi. Comme les boules sur une table de billard, tout semblait s’entrechoquer.
Puis, au fil de cet hiver intérieur, une autre façon d’être une famille commence à naître. Nous essayons tant bien que mal de retrouver nos places, de vivre avec l’absence de nos parents et de donner du sens à ce qu’ils nous ont laissé.
Il ne s’agit pas de devenir une famille idéale. Chacun porte son deuil personnel, et nous cherchons comment nous retrouver avec tout cela. Peu à peu, le désir de se voir devient plus présent. Ça fait du bien de serrer dans ses bras ceux qui partagent une part de la même histoire.
Une histoire imparfaite, mais qui est la mienne. La nôtre.
C’est aussi à partir de cette histoire que le livre se construit. Avec le manque, les souvenirs, les liens qui se transforment et la joie qui retrouve sa place.
Peut-être y reconnaîtrez-vous quelque chose de la vôtre.
Yoland
