J’ai toujours aimé les mots, comme j’ai toujours aimé les couleurs musicales.
Je me souviens qu’à Sainte-Hénédine, lorsque j’étais organiste, les vitraux coloraient les touches d’ébène des deux claviers. Improviser sur mon petit orgue de quatorze jeux me transportait.
Les mots me font le même effet. Avec eux, je cherche des descriptions poétiques, je crée des ambiances.
Comme organiste et pianiste, j’ai composé et arrangé des musiques. Mais j’ai toujours aimé, par-dessus tout, improviser à partir de l’ambiance du moment. Quelque chose s’ouvre alors en moi. Je me sens relié à un état intérieur qui me fait un bien difficile à décrire.
Je retrouve ce même état lorsque je photographie. Le langage change, mais le geste demeure. Peut-être n’ai-je fait que changer d’instrument.
Avant de photographier en ICM, je prends souvent le temps d’écouter et de contempler le lieu. Je ne fais pas de photographies tout de suite. J’ai d’abord besoin de mettre mon corps en correspondance avec ce qui se trouve devant moi et avec ce qui m’inspire.
Peu à peu, des impressions, des sons, des mots et des états d’âme prennent forme. Je peux être saisi par une lumière, un son ou une atmosphère et me dire simplement : comme c’est beau, comme c’est émouvant.
Je mets ensuite souvent mes écouteurs pour demeurer dans cet état. La musique prolonge ce que le lieu a éveillé en moi et guide mon intention photographique.
Alors seulement le geste commence. La musique influence le mouvement initial de mes mains, en accord avec ma respiration et les mouvements de mon corps. Le geste se transmet ensuite à l’appareil : celui-ci accompagne le mouvement, mais il n’en est pas le point de départ.
C’est une expérience très solitaire et, en même temps, profondément universelle.
Ce dialogue continue après la prise de vue. Une photographie peut à son tour faire naître en moi des sonorités, comme si l’image possédait déjà son propre rythme, sa tonalité et ses silences.
Chez moi, l’inspiration d’écrire naît de la musique ou de la photographie. Tantôt une musique ouvre un paysage intérieur que les mots cherchent à prolonger; tantôt une photographie porte une ambiance, une sensation ou une question qui demande à être écrite.
Les mots deviennent alors une autre manière d’écouter l’image ou de regarder la musique.
Je ne crois pas pouvoir séparer ces trois langages. Je trouve dans chacun une forme d’accomplissement. Ils se répondent, se complètent et dialoguent constamment.
Pourtant, devant l’écriture, je demeure dans le doute. Il m’arrive même de me sentir un peu imposteur, comme si j’entrais dans un territoire qui ne m’appartenait pas tout à fait.
La musique est mon premier médium. Je l’ai étudiée, enseignée et pratiquée pendant des années. La photographie est devenue mon deuxième langage et, avec le temps, le geste photographique m’est devenu naturel.
L’écriture est un territoire plus récent. J’y avance avec moins d’assurance, en me demandant si j’ai trouvé le mot juste, le bon rythme ou la manière la plus fidèle de traduire ce que je ressens. Je compare peut-être mes premiers pas dans les mots à l’aisance que j’ai acquise au fil du temps dans mes deux autres pratiques.
C’est sans doute pour cela que j’écris sans me considérer comme un écrivain. Je ne cherche pas à revendiquer ce titre.
Je ne sais pas si je me sentirai un jour écrivain. Le doute demeure, et il m’accompagnera peut-être encore longtemps.
Mais je sais maintenant que ce qui cherche à prendre forme en moi ne choisit pas toujours le même langage. Certains instants appellent une sonorité, d’autres une image, d’autres encore des mots.
L’écriture ne vient pas combler un manque laissé par la musique ou la photographie. Chacun de ces médiums est complet en lui-même. Ils puisent cependant à une même source intérieure et peuvent se répondre, se prolonger et dialoguer.
Je commence à comprendre que je n’ai pas besoin de me reconnaître comme écrivain pour écrire. Il me suffit d’accueillir les mots lorsqu’ils se présentent et de leur laisser une place auprès de la musique et de la photographie.
Dans la troisième parution de Ce qui persiste, j’aborderai l’événement que ma famille et moi avons vécu : l’aide médicale à mourir de ma mère.
Yoland
Pour m’écrire ou me faire part de vos impressions :
